CAHIERS D'HISTOIRE n.130 : écosocialisme et histoire

À propos

Après un dossier qui a ramené la focale sur l'histoire de France et sur les signes ténus de la politique à travers mode et vêtement, les Cahiers d'histoire proposent un changement radical d'échelle d'analyse et de point de vue d'observation. Nous voilà embarqués du côté de constructions sociales et politiques en cours à travers l'ensemble du globe, qu'on peut rassembler, pour aller vite, du côté de l'« écosocialisme ». Pas du côté du « capitalisme vert », de celui des marchands qui marchandisent aujourd'hui, au nom du développement durable, les « droits à polluer » et qui prétendent promouvoir la « défense de l'environnement » en en faisant une nouvelle source de profit. Pas du côté de la surexposition médiatique des négociations de la COP 21 à la fin de l'année 2015, qui n'a d'égale que la faiblesse de son bilan politique. Les observateurs les moins téméraires saluent un « succès à confirmer », les plus lucides, comme Fabrice Nicolino, déplorent qu'une nouvelle fois les exigences d'une crise climatique aiguë n'aient pas trouvé de réponses politiques à la hauteur.

Parce que l'écologie et les rapports à la nature ne sont pas autre chose que des processus politiques réifiés par les discours et les actions, il devient nécessaire - sinon indispensable - d'ouvrir notre revue à un questionnement large sur une formulation ancienne d'une pensée politique tout à la fois écologique et socialiste. Nous devons nous situer du côté de ces mouvements massifs de nos sociétés qui, face aux désastres environnementaux, face à l'accroissement tous azimuts des inégalités, associent l'idée de l'égalité, du partage des richesses et celle d'un usage démocratique des ressources naturelles considérées comme un bien commun. Les initiateurs de ce dossier, Sébastien Jahan et Jérôme Lamy, non contents de nous faire parcourir la planète, s'appliquent en effet à montrer que des problématiques que l'on peut rapprocher de celles de « l'écosocialisme », tel que défini au XXe siècle, cheminent dans l'histoire des sociétés humaines bien avant que les mots de « socialisme » et d' « écologie » ne fassent partie du vocabulaire commun.

L'introduction du dossier justifie l'approche historienne. Les coordonnateurs relisent l'histoire de l'époque moderne à la recherche des expressions de cette sensibilité qui associe les malheurs des hommes à ceux qu'ils font subir à la nature. Si Marx occupe une place singulière dans le panorama composite des expériences écosocialistes, la diversité des propositions et des actions politiques dépasse très largement, pour les XIXe et XXe siècles, les seules références marxistes : des connexions avec l'anarchisme ainsi que des déploiements à partir des luttes anticoloniales ont contribué à densifier la synthèse anticapitaliste et antiproductiviste.

L'articulation entre industrialisme néfaste et dégradation environnementale est devenue une évidence de notre quotidien. Le courageux travail de Marie-Monique Robin et sa dénonciation du système agro-industriel en est une expression qui rappelle la critique plus ancienne de l'agronome René Dumont, présentée ici par Alexis Vrignon4.

5Le dossier rejoint aussi des approches théoriques mieux connues. Paul Ariès rappelle que le désastre écologique de l'URSS ne peut être séparé pour lui du choix politique autoritaire, alors que d'autres voies marxistes s'exprimaient dans le sens de la sensibilité écologiste. Mickaël Löwy, autour de Walter Benjamin, présente une autre articulation de la critique sociale de Marx à la matrice de l'écosocialisme, synthétisée dans son ouvrage : Écosocialisme. L'alternative radicale à la catastrophe écologique5.

Comment sortir des dogmes, mais aussi des modes de vie associés au productivisme ? Les voies alternatives à la démesure productiviste apparaissent comme jamais dans l'horizon des possibles politiques. Françoise Escarpit rend compte ici les luttes sud-américaines pour contrer les grands groupes industriels et mettre en oeuvre d'autres modèles, notamment à partir de la revalorisation politique des luttes des populations indigènes. La possibilité d'un « buen vivir », d'un vivre ensemble capable de concilier ambition socialiste et enjeux écologiques, n'appartient plus au seul domaine de l'utopie, même si les contradictions autour du « développement nécessaire », les pressions internationales (via notamment le marché des matières premières) menacent les projets écosocialistes d'Amérique du Sud. L'évocation par Matthieu Le Quang de l'Initiative Yasuní-ITT en Équateur fournit un autre exemple des alternatives politiques en même temps que de leurs limites. L'objectif de cette politique était de préserver un parc national en n'exploitant pas des réserves de pétrole, en échange d'une contribution internationale. La pression des pétroliers et le refus des États riches du Nord ont conduit le gouvernement équatorien à interrompre ce programme.

Ces expériences se conjuguent avec des approches théoriques sur l' « intersectionnalité » des luttes. Razmig Keucheyan souligne, dans son article, que si le croisement des questions autour des inégalités de classe, de genre et de race a été globalement balisé, la nature reste le grand impensé des positions critiques. Il faut donc envisager, selon cet auteur, d'introduire l'environnement comme un critère supplémentaire dans l'offre théorique émancipatrice.

On mesure combien les questions environnementales transforment l'agenda politique. Elles ne sont pourtant pas détachées des préoccupations politiques émancipatrices. Bien au contraire.

C'est dans cette perspective d'une interrogation historienne critique toujours renouvelée, que la rubrique « Chantiers » accueille une contribution d'Emmanuel Alcaraz sur l'opposition algérienne et ses « usages du passé ». On sait les catégories mémorielles minées par des réemplois distordus ou trompeurs. C'est en luttant contre les exercices imposés de mémoire officielle que les opposants parviennent, dans une perspective toute gramscienne, à proposer in fine une alternative culturelle et politique.

La problématique mémorielle et les tensions qu'elles génèrent au sein de la pratique historienne sont également activées par Georges Vayrou dans la note critique qu'il consacre à l'édition des Carnets d'un préfet de Vichy dans « Métiers ». L'ouvrage, publié sans appareil critique, ne cesse de témoigner de frictions importantes entre histoire et mémoire : les propos clairement antisémites du préfet Grimaud, son ambivalence à l'endroit de Pétain, mais aussi ses actes de résistance et sa déportation à Dachau, rassemblés dans ce livre, forment, pour reprendre les mots de Georges Vayrou, une « histoire (.) tragique » et un « témoignage ambigu ».

Chloé Maurel a recueilli la parole, rare, du jeune romancier Fabrice Loi. L'auteur de Pirates raconte sa rencontre - forte et puissante - avec l'Afrique, son passage par l'histoire, sa vision du travail manuel, sa joie de vivre à Marseille. Tous ces déplacements paraissent s'organiser comme un vaste cercle concentrique autour de la question d'un avenir à construire en commun sur des valeurs autres que celles du productivisme et de la technophilie.

Écosocialisme, mémoire, fiction, ce numéro des Cahiers peut se lire en suivant la diagonale foisonnante des formes les plus diverses de l'émancipation et de l'exercice critique. À l'heure du démantèlement annoncé du droit du travail, de l'obsession sécuritaire, du dogmatisme réactionnaire très en vogue dans les médias, ce numéro rappelle que des ressources politiques existent, nombreuses. Dans les prochains numéros, les Cahiers continueront à explorer cette texture politique de la critique : d'abord en interrogeant l'histoire de la caricature politique puis, en lien avec les prochains « Rendez-vous de l'histoire » de Blois, en creusant la question des circulations liées au travail comme à l'engagement politique. Il s'agit de poursuivre notre quête d'une pratique historienne résolument attentive aux espérances émancipatrices, que notre époque génère désormais à l'échelle d'une planète vécue et pensée comme une.



Rayons : Sciences humaines & sociales > Histoire > Histoire généralités > Ecoles / Courants / Thèmes

  • EAN

    9782917541562

  • Disponibilité

    Disponible

  • Longueur

    21 cm

  • Largeur

    15 cm

  • Épaisseur

    1.3 cm

  • Poids

    401 g

  • Distributeur

    Pollen

  • Support principal

    Revue

Infos supplémentaires : Broché  

empty